À peine ai-je glissé dans l’eau, que les dauphins sont là. Un groupe d’une vingtaine de dauphins à long bec avancent à petite allure, comme pour m’inviter à les suivre. Leur beauté est d’une finesse rare, ventre gris clair, dos plus sombre avec une bande foncée partant de l’œil jusqu’aux nageoires pectorales, leur taille ne dépasse guère les deux mètres de long. Une taille quasi humaine… Ces Stenella longirostris sont plus petits que leurs cousins Tursiops (l’espèce à laquelle appartient Flipper), qui de temps en temps se joignent à eux.
Tout à coup, trois d’entre eux surgissent à ma gauche. Le plus proche semble être un mâle, le deuxième, une femelle et un plus petit, plus jeune les accompagne joyeusement. Le mâle reste si proche de moi que je peux voir le soleil jouer avec le grain de sa peau soyeuse, cet épiderme fascinant qui absorbe les turbulences à grande vitesse. Immense est la tentation de tendre la main pour le toucher, mais il n’en est pas question : la déontologie de la communication inter espèces me commande de garder les bras le long du corps. Respirant le plus calmement possible dans mon tuba, je me remplis les yeux.et le cœur. Lui aussi me scrute de son œil droit. Il a une cicatrice foncée sur le bord supérieur du rostre (un signe qui va m’aider à le reconnaître souvent à mes cotés), c’est sans doute le plus anthropophile de la bande – ou un « dauphin-vigie » chargé de nous surveiller?
Mais voilà qu’ils me dépassent, m’invitant à virer comme eux à tribord. Nous effectuons ensemble une ronde en demi-cercle et soudain, ils plongent. Je les suis. Nous descendons de quelques mètres. Pour ne pas les perdre de vue, je me retourne sur le dos, contemplant la surface qui miroite en haut. Ils font des spirales, je tente maladroitement d’entrer dans la ronde. Je sais combien je suis gauche, mais le sentiment y est et mes amis palmés ne m’en tiennent absolument pas rigueur. Ils m’incluent joyeusement dans leur tourbillon avec une précision qui les fait me frôler sans jamais menacer de me toucher. Quelle inoubliable sarabande !
Même la qualité de l’eau s’ajoute à la magie de ces rencontres exceptionnelles,entre 27°C et 28°C, et quasi transparente, c’est l’une des plus salées du monde. Moi qui appréhendais cette expérience, voilà que je n’ai pas de mal à suivre les dauphins en apnée. Quand ils jouent avec nous, nous oublions de respirer ! Nous dansons ensemble un temps indéfini bercés par les cliquetis et les sifflements aigus à haute fréquence qui signalent leur présence de loin. Finalement, mes trois comparses rejoignent leur groupe. Au son de leur chant, ils s’éloignent vers le fond, dans une lente chorégraphie majestueusement émouvante.
Observé de près, tout animal sauvage est passionnant. Mais celui-là ! Les cétacés sont les princes des mers. Leur intelligence nous est un mystère, puisque leur gros cerveau ne leur sert pas à fabriquer des objets, mais juste à entrer en relation, notamment par des sons qui ressemblent à des musiques. Pourtant, depuis peu, les humains ont percé une partie de ce mystère. Les performances des champions apnéistes révèlent que l’humain a en lui les capacités de plonger aussi profond et longtemps que les petits dauphins. Personnellement, je me contente de quelques mètres. Mais vous pouvez rester longtemps sans respirer, à condition d’être calme. L’eau a la vertu d’amplifier votre état d’esprit : si vous vous affolez, la panique ira crescendo ; si vous vous calmez, votre sérénité se renforcera. Je tente la méditation contemplative et me laisse lentement remonter à la surface quand un choc interrompt ma rêverie. Une masse m’a cogné le crâne. J’en avale la tasse et me retourne en toussant : diable, c’est un autre humain ! Je reconnais notre Jacques, qui fait partie du groupe que j’accompagne en mer Rouge. Totalement absorbée dans ma rêverie, j’en avais oublié mes congénères. Mon agacement ravalé, je regarde à la ronde, tous les autres grimpent à bord des Zodiacs pour regagner le bateau. La plongée de ce matin est terminée.